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Oeuvre fictionnelle: le radeau de la La Méduse
Fiction: "L'invention des restes pétrifiés des naufragés du Radeau de la Méduse", une oeuvre au pass√© compos√©
Oeuvre dédiée à la mémoire de Dominique Péroni, naufragé du Joola...

"Le Radeau de la Méduse" est une oeuvre qui m'accapare depuis plusieurs années. J'ai découvert en effet, dans un lieu cher aux surréalistes, dans le département de la Manche, les restes pétrifiés des 135 passagers qui avaient péri lors du naufrage du radeau de La M√©duse à proximité des côtes du Sénégal (Lire 3 textes des surréalistes contemporains en référence au site où je me suis activé pendant quelques années, "Flamanville, flammes en ville, flammes", "Vers une g√©ographie passionnelle", "Baligan" (Le Trou)). L'oeuvre n'est pas encore terminée, la sera-t-elle un jour, la Méduse m'épagnera-t-elle de sa malédiction? La Méduse, elle fait l'objet de plusieurs de mes mémoires universitaires en arts plastiques et une thèse de philosophie est en cours sur le thème de la Méduse et de l'Anti-méduse, en attendant la fin de mon livre sur mon aventure de la découverte et invention des restes des naufragés de La Méduse.

Le fond de cette oeuvre est constitué de:

•135 assemblages de parties du corps pétrifiées représentant les restes des naufragés,

•un bois flotté portant des inscriptions « Méduse », « Corréard », attestant la vérité de cette invention,

•le livre des rescapés dans une boîte à cigares,

•des objets trouvés, des galets (doigts, phalanges, pied, tête de félin, autres galets, 7 ready-made , un œil de méduse pétrifié, socles constitués de boites de cigares en bois,

•un fragment des pierres pouquelées détaché par le gel (monument mégalithique du lieu), socle constitué d’une boîte de whisky en bois,

•un fragment du radeau de la Méduse, pièce de bois de 20,5 x 18 x 27 cm, ready-made, sur socle constitué d’une caisse en bois pour bouteilles de vin,

•une copie du « Radeau de la Méduse » d’après T. Géricault 150 x 220 cm , La copie du tableau du Louvre sera en toile de fond. Dans les ouvrages, on reporte des citations pour valider son discours. C’est en quelque sorte une citation dans cette exposition. Cette copie du tableau de T. Géricault contribue à l’illusion de la réalité. Elle donne de l’inattendu, de la puissance et du solennel au lieu.

•le plan du radeau, d’après le livre des rescapés,

•des photographies des assemblages,

•des travaux numériques d’après ces photographies (programmes Painter et Photoshop),

•des travaux numériques d’après des autoportraits photographiques en scène avec des assemblages, (programmes Painter et Photoshop),

Par une série d’autoportraits ,le corps de l’artiste est mis en scène dans la relation du public à l’œuvre. Le corps est aussi défiguré par le numérique, les peintures se rapprochent des croissances dendritiques. D’autre part, ce corps exprime l’écart entre :

- la minéralité du corps et son aspect vivant (représenté par sa fonction biologique fondamentale : la reproduction), mais aussi la solidarité qui règne entre l’univers du vivant et l’univers minéral,

- le visible (ce qui n’est pas permis) et l’invisible (ce qui est permis),

- la naissance et la mort, la coupure, la scission, l’interstice entre le jour et la nuit, l’interstice entre le minéral et le biologique, l’interstice entre la réalité et la fiction, ces brisures de l’espace et du temps qu’il faut franchir.

•24 peintures à l’huile 73 x 92 cm d’après ces travaux numériques,

• une vidéo d’après ces travaux numériques,

•des vidéos et des photos du site, des photographies de l’œuvre (plus de 1000),

- Les photographies et les films du site sont des images documentaires, elles sont soit les images du site avant l’intervention ou après la mise en chantier.

- Les photographies de l’œuvre sont soit des images d’une étape qui n’est plus visible, qui n’existe plus en l’état. Il peut s’agir aussi tout simplement de photographies de l’œuvre.

•une carte « au trésor » du chantier,

• deux œuvres anciennes en galet, corps féminin sculpté dans un galet, et un assemblage de onze galets, d’un coquillage et d’un nœud marin, représentant une maternité,

•2 cahiers de brouillon de la fiction,

•la fiction, version imprimée,

• des textes de de R. Caillois, F. Ponge, etc...(à suivre)

Fiction: "Des demoiselles coiff√©es au Radeau de la Méduse..."

Cela a commencé l'été 2002 lors de la période estivale. Ou plus exactement, cela a débuté bien avant, avec l'apparition de l’univers. L'éclosion initiale remonte à une fulgurance : l'explosion génésique il y a 15 milliards d’années. Du rayonnement de cette origine, de ce passé toujours vivant nous parvient chaque instant après avoir parcouru à la vitesse de 300 000 km/seconde 1,4223 km. Il règne alors une température de 1032 °C et une énergie pure constitue l’univers. L'énergie concentre alors un monde virtuel, du latin virtus (vertu, force). Elle est en puissance le réel et a en soi toutes les conditions nécessaires à la réalisation de sa réalité. Puis l'univers se refroidit très rapidement. 200 000 ans après, les atomes se forment. Les lois de la physique prédominent alors. Au début, de la matière condensée se forme, puis elle prend de l'expansion tout en s'organisant. C'est comme l'écoulement d'un liquide qui trouve son chemin parmi les obstacles, ou de la lave qui s'écoule vers la mer ignorant tout sur son passage, inéluctablement. Vers un milliard d'années, la température est de 18 °C, la chimie moléculaire intervient alors, les molécules se forment et constituent des agrégats, des agrégats de plus en plus massifs. Les galaxies se forment quelques centaines de millions d’années plus tard. Parmi elles, notre voie lactée. Au bout de 10 milliards d’années, une étoile parmi tant d’autres se forme : le soleil avec sa cour de planètes dont la terre. Vers 11 milliards d'années, au moment de sa formation, la terre est une boule gazeuse incandescente. Les gaz, en se refroidissant, deviennent liquides, puis solides et constituent la croûte terrestre, avec les océans et les continents. La terre est déjà une planète bleue du fait de l'eau présente en grande quantité. Baignée dans cette ambiance aquatique, la chimie supra-moléculaire intervient, des membranes se forment circonscrivant des cellules d'où la vie émerge. L'évolution naturelle est en marche, du simple au complexe, du minéral à l'organique.

La matière est la première création du Temps. De quoi est-elle composée, d'énergie essentiellement. L'énergie c'est du mouvement. Le mouvement, ce sont des formes. Les formes, ce sont des images. Les images, ce sont des informations. Dans quel ordre, comment ? Quels sont les rapports entre l'énergie, le mouvement, les formes, l'information, les images ? Les savants, les philosophes, les artistes se penchent sur ces questions. Les avis divergent mais on comprend de mieux en mieux comment tout cela est possible et fonctionne. Mémoire, reconnaissance, chiralité, hologramme, résonance, encore des attributs qui nous interpellent et nous fascinent. Le pouvoir de reconnaissance des molécules et qui dit reconnaissance dit information et échange de ces informations. Et en définitive, est-ce que toute cette histoire a un commencement ? Préalablement à l'apparition de l'univers, le temps existait déjà, d'ailleurs il a toujours existé et existera toujours, telle une présence sans fin, sempiternelle. Pour la fin de l'univers, il en est de même, après, le temps existera toujours. Et ce temps est porteur de bien des surprises...

Cette histoire que je raconte n'est en fait qu'un court épisode de celle de l'univers. Le temps de la vie d'un être vivant ne représente déjà pas grand-chose, à l’échelle de celui qui a agité le cosmos. Cependant, l'être humain est l'être le plus abouti : il est aussi le seul être vivant interpellé par la création en portant un regard sur elle. Cela nous invite à nous interroger et à réfléchir sur notre place dans la logique universelle de l'existant. Chez l'artiste, la pulsion créative est une dynamique qui surgit aussi d'une manière fulgurante et s'impose de façon irréversible au créateur. Cette fulgurance le renvoie à la grande inconnue : l'origine de la vie et mais aussi de l'art. Ce qui définit en propre la création artistique, c’est surtout son origine. Les sources de la création esthétique peuvent être recherchées : - à l'origine de la création de l'univers, 15 milliards d'années, - à l'origine de la création artistique, 3 millions d'années.

Durant l'√©t√© 2002, nos jeunes enfants d√©siraient faire du camping. Alors nous avons achet√© des tentes et nous sommes all√©s passer nos vacances dans une presqu'√ģle, celle du Cotentin, plus pr√©cis√©ment dans l’anse de Vauville, une baie peu profonde dans la Hague en Cotentin, sur la c√īte ouest de la Manche. Une hague, c’est un enclos, une palissade, un terme du champ lexical des fortifications. La Hague tient en effet ce nom d’une imposante lev√©e de terre qui avait √©t√© √©rig√©e en travers de la presqu’√ģle autrefois comme une muraille pour prot√©ger des invasions. La Hague, c’est encore le bocage avec ses innombrables petits champs et leur barri√®re. Il ne faut pas h√©siter √† les franchir, au-del√† il y a des mondes nouveaux, inconnus.

La Manche est une région que je connais depuis longtemps y ayant moi-même passé plusieurs fois des vacances dans mon adolescence.

Sur la plage de Vauville, il y a un terrain de camping ¬ę La Devise ¬Ľ o√Ļ l’on peut s√©journer. A cet endroit, on arrive sur la plage par ces petits chemins de terre bord√©s de murs de pierres s√®ches. Sur ces murs et √† proximit√© pousse la centranthe. Autrefois les hommes marquaient leur territoire avec les galets emprunt√©s √† la mer. Ils ne faisaient que l'imiter, elle qui a toujours marqu√© ses limites avec ces m√™mes galets. Ce petit camping a √©t√© cr√©√© sur la plage dans une anse abrit√©e par une majestueuse barri√®re de collines dont le point culminant avoisine les 150 m√®tres. Au sortir de la dune c√īti√®re, il y a cette frange de galets gris bleu blanc rose, qui se vernit lorsque la mer monte ou se retire. Au soleil, la couleur de ces galets est plut√īt celle des pierres tombales, terne. Alors on attend la mer pour conna√ģtre leur vraie couleur. A chaque mar√©e, la mer les use inlassablement dans un cliquetis m√©tallique, dans un geste de d√©samour, l'√©rosion. C'est cet espace chaotique, cette frange de galets, puis cette √©tendue de sable qui m'interpellent. "La mati√®re qui compose toute l'humanit√© tiendrait dans une bouteille d'un litre".

Dans le paysage de La Hague, plus pr√©cis√©ment dans l'anse de Vauville, sur la barri√®re de collines, on passe sans transition, comme dans les jeux vid√©o, successivement par les diff√©rentes esp√®ces de dieux, pierres lev√©es, Saint de Vauville, dragon du trou Baligan, etc‚ĶIsol√©e, la croix de J√©sus domine majestueusement la plage. Il y en a pour tous les go√Ľts et toutes les couleurs de peau... Exc√©d√© de voir toutes ces repr√©sentations de lui, tous ces dieux successifs, Dieu s'est f√Ęch√©, exc√©d√© aussi par tous ces proph√®tes qui parlaient en son nom, il s'est mis hors de lui en son fils unique J√©sus. Mais cela, les hommes ne l'ont pas compris alors ils ont tu√© J√©sus...Ainsi, on est revenu au point de d√©part ou presque, les hommes pr√©f√®rent les idoles √† Dieu...

Les milliards de galets sur la plage me rappelle Giacometti qui recherchait la pr√©sence, l'identit√© de ses √™tres au travers des d√©ambulations de son stylo, jusqu'√† atteindre le moment du passage. La fronti√®re ou la barri√®re. Les √™tres jusqu'√† leur regard sont g√©n√©r√©s par un mouvement √©lectronique. Ce mouvement ou plut√īt, ce chaos √©lectronique qui avec si peu de mati√®res insuffle la vie √† la mati√®re. Le surgissement du vivant qui reste un myst√®re. Comprendre le principe de la mutation du physique au biologique, non seulement, mais percer aussi le secret qui permet √† ces √©lectrons non seulement l'√©vocation du relief, de la couleur, de la mati√®re et de la forme, mais aussi de la vie. Capter les turbulences et les mutations de cette agitation mol√©culaire qui nous constitue et qui nous fait tout √† coup appara√ģtre et dispara√ģtre, qui nous donne un visage particulier et diff√®rent des autres, √† chaque instant diff√©rent de soi, pourtant toujours le m√™me et qui le demeure au travers de nos d√©placements ou des d√©placements de ceux qui nous regardent. Trouver la cl√© de cette permanence plus que de cette identit√©, la m√©moire de ces visages, leur √©pure ou leur principe de r√©-partition qui organisent le mouvement des √©lectrons dans l'espace afin que ces √™tres soient ainsi et le demeurent. Je sais aussi que la r√©alit√© qui se dresse devant moi peut soudainement se d√©rober et que tout ce √† quoi l'on tient ou l'on croit est constamment mis en danger. La pr√©sence me semble alors comme des bulles d'air provenant du cloaque du temps d'o√Ļ √©merge en une √©ruption cette vie instable et fugitive.

Sur l'une de ces collines, se terminant pas un cap, au loin on aper√ßoit la plus grande usine nucl√©aire du monde. D'un monde interdit, barbel√©. Ici on ne cherche pas √† attirer les humains, pire on cr√©e des zones prot√©g√©es. Avant, c'√©tait des terrains militaires qu'on appelle aujourd'hui r√©serves naturelles. Au large de ce cap, il y a le raz Blanchard, c'est un courant rapide et capricieux qui √† chaque mar√©e change de sens, c'est un courant de renverse, un des plus dangereux du monde. On le distingue nettement sur la mer car √† cet endroit, la mer est z√©br√©e, blanch√Ętre. Une quarantaine de navires gisent ici par le fond. Nul ne s'aventure √† percer le secret de ces √©paves. Par ici, les courants sont assez forts. Qu'on se rappelle le naufrage du fileyeur "Le Margaud" aux abords de Saint Vaast La Hougue. Le corps d'un des matelots mort noy√© a √©t√© retrouv√© en Baie de Somme.

Boris Vian passa aussi ses vacances dans ces endroits jusqu'√† la guerre (en 1940, il avait 20 ans). Dans "L’Ecume des jours", au chapitre XLVIII, il a cette vision proph√©tique d'une usine monstrueuse faisant tache sur le paysage. Il √©tait alors en 1946 √† La Nouvelle-Orl√©ans. "Chick passa la poterne de contr√īle et donna sa carte √† pointer √† la machine. Comme d’habitude, il tr√©bucha sur le seuil de la porte m√©tallique du passage d’acc√®s aux ateliers et une bouff√©e de vapeur et de fum√©e noire le frappa violemment √† la face. Les bruits commen√ßaient √† lui parvenir: sourd vrombissement des turboalternateurs g√©n√©raux, chuintement des ponts roulants sur les poutrelles entrecrois√©es, vacarme des vents violents de l’atmosph√®re se ruant sur les t√īles de la toiture. Le passage √©tait tr√®s sombre, √©clair√© tous les six m√®tres, par une ampoule rouge√Ętre, dont la lumi√®re ruisselait paresseusement sur les objets lisses, s’accrochant, pour les contourner, aux rugosit√©s des parois et du sol. Sous ses pieds, la t√īle bossel√©e √©tait chaude, crev√©e par endroits, et l’on apercevait, par les trous, la gueule rouge et sombre des fours de pierre tout en bas."

A l'oppos√© de la baie, sur les communes de Di√©lette et de Flamanville, il y a maintenant une centrale nucl√©aire, √† l'emplacement de carri√®res de granit et de mines sous-marines de fer magn√©tique, avoisinant les 150 m√®tres de profondeur sous la mer et s’engageant √† 650 m√®tres au large. Autrefois, il y avait √† cet endroit une grotte immense et curieuse qui s'avan√ßait √† cent m√®tres sous le granit de la falaise, le trou Baligan. On dit que l√† vivait un gigantesque serpent, v√©ritable monstre. Lors de ses sorties, il d√©vorait tous les enfants qu'il rencontrait. Ce lieu fut certainement un lieu de culte pour les pa√Įens d'alors. Puis vers 450, commencent √† d√©barquer tous les saints √©vang√©liques en Cotentin dont Saint Germain Le Scott qui arriva par la mer dans l'anse de Vauville √† Di√©lette sur une embarcation ayant la forme d'une roue. Ces personnages l√©gendaires arrivent toujours par la mer, √† croire que tout arrive par la mer. Il terrassa le dragon √† sept t√™tes qui f√Ľt transform√© en rocher, p√©trifi√©. √©tait-ce d√©j√† une des manifestations de la M√©duse?

Au large, √† environ 15 km de la c√īte, il existe une tr√®s profonde fosse sous-marine, la fosse des Casquets. Dans mon enfance, j'ai pu lire la mention "cimeti√®re de d√©chets nucl√©aires" inscrite dans la c√©ramique sur une table d'orientation, en ces temps o√Ļ l'on n'avait pas de pudeur. Aujourd'hui, la table a disparu, on ne sait pas pourquoi. La centrale nucl√©aire de Flammanville a √©t√© construite en bas sur la plage, on y acc√®de par un ascenseur dans la falaise. Ici, on y fabrique du plutonium, de Pluton, roi des Enfers et Dieu des Morts dans la mythologie romaine. C'est toujours un lieu envo√Ľt√©, toujours peupl√© de d√©mons. Je connais particuli√®rement cette r√©gion pour y avoir s√©journ√© plusieurs fois dans mon adolescence, j'y faisais d√©j√† du camping. "O espaces qui m'avaient tant fait r√™ver quand j'√©tais enfant, ne me sera-t-il jamais permis de vous faire seulement soup√ßonner. ¬Ľ Phrase √©nigmatique que je ne comprends toujours pas? Millet est n√© tr√®s tout pr√®s de ce lieu et y a pass√© son enfance. Dans mon activit√© professionnelle d'ing√©nieur, j'ai travaill√© pendant de longues ann√©es pour ces usines nucl√©aires. Dans cette usine, j'ai p√©n√©tr√© dans des espaces souterrains immenses en b√©ton, √† l'image des grottes pr√©historiques, aujourd'hui ferm√©s √† tout jamais pour l'homme. Probablement un jour qu'elles seront de nouveau accessibles, √† d'autres hommes, en d'autres temps, mais quelle vision de notre monde leur donnerons nous alors? Car c'est bien cela qui importe, nous ne pratiquons pas toujours pour ceux qui nous c√ītoient, pour notre √©poque. Ainsi, loin des modes, des courants, des tendances et des diverses autres formes de r√©pression de notre √©poque, n'est-ce pas ainsi, dans ce contexte que l'artiste et l'homme trouvent leur v√©ritable libert√©?

Prenons pour t√©moin trois Ňďuvres : le "galet de jaspe de Makapansgat", la statuette de Berekhat Ram et le Masque de la Roche-Cotard.

plus vielle sculpture connue C'est vers -3 000 000 d'ann√©es que l'on retrouve la plus ancienne Ňďuvre d'art connue. Les premiers ustensiles retrouv√©s au nord-est de l'√©thiopie en Afar sont des galets retouch√©s par percussion. Ils se distinguent peu des pierres sculpt√©es par l’√©rosion naturelle. Les mains lib√©r√©es par la bip√©die ont permis la pr√©hension, le saisissement des objets. L'homme savait aussi, par exp√©rience, que s'il interposait un outil entre sa main et le min√©ral, il pourrait mieux agir et avec plus de puissance et ainsi multiplier sa capacit√© d'action sur la nature. Ainsi naquit l'id√©e de l'outil, mais pour fabriquer un outil, il fallait d√©j√† un premier outil. L'homme avait donc r√©alis√© que de la mati√®re pouvait avoir une action sur autre mati√®re, tels les galets qui se fa√ßonnent dans le lit des rivi√®res ou le long des rivages. Il avait donc d√©velopp√© des facult√©s d'observation, avant de fabriquer ces outils, il fallait les chercher dans la nature tels quels. Dans le chaos, il fallait les rep√©rer, c'√©tait souvent fastidieux. Le premier outil n'a pas √©t√© fabriqu√© par l'homme, mais par la nature, mais l'homme a compris que s'il les fabriquait lui-m√™me, cela lui prendrait moins de temps. Par le recours √† l'outil, l'homme a modifi√© sa relation au monde. L'outil est ambivalent, il peut √™tre consid√©r√© comme une extension du sujet par l'objet ou comme faisant partie des objets pour le sujet. Ce galet taill√© t√©moigne aussi de l'existence d'une pens√©e conceptuelle naissante, capable de mod√©liser des outils pr√©con√ßus visant une utilit√©. La taille du silex implique une connaissance des propri√©t√©s physiques du mat√©riau. Le silex, roche siliceuse tr√®s dure poss√®de une structure mol√©culaire tr√®s homog√®ne qui lui permet d’absorber de fa√ßon constante les ondes de choc. Les √©clats sont ainsi pr√©visibles suivant l’angle de frappe et suivant la duret√© du percuteur. Il t√©moigne d'un esprit d’anticipation et de pr√©vision. La pr√©hension engendre la compr√©hension. Est-elle vraiment une Ňďuvre d’art? Mais d'ailleurs que consid√®re-t-on comme art? En tout cas, elle est Ňďuvre de la nature. La nature, c'est une pulsion cr√©atrice qui transcende les fronti√®res, pour exprimer de son sein des √™tres hybrides, des chim√®res, des b√™tes fabuleuses. L'Ňďuvre de la nature s'apparente √† l'Ňďuvre d'art. Une Ňďuvre d'art spontan√©e qui est puissance dans sa manifestation et qui vise une finalit√©, une perfection m√™me si cette perfection est atteinte par des processus pas toujours honorables tel celui de la s√©lection naturelle ou des cataclysmes qui ont an√©anti entre autres plusieurs souches de pr√©-humains, mais ses Ňďuvres d'art rel√®vent √† la fois de l’√™tre et du para√ģtre. L'√™tre, c'est la structure intime de la mati√®re. De la plus simple, celle de l’eau par exemple, √† l'origine de la vie sur terre, l'Ňďuvre d'art de la nature exprime l’essence m√™me de la mati√®re, sa nature intime. L'eau porte le message de la structure et des propri√©t√©s de la mol√©cule et du mat√©riau, mais l'eau est aussi forme ou informe. Les formes n'existent que si on les contemple. C'est donc la perception du regard qui donne naissance √† la forme. La forme, c'est d√©j√† un contour, mais c'est aussi une couleur, un bruit (celui du coquillage), des vibrations. De notre naissance √† notre fin, il y a l'eau. Notre corps, c'est encore de l'eau. L'eau est vie. Toujours cette eau, boire, se laver, cuire, micro-ondes, encore de l'eau. Peinture, encore de l'eau. Obs√©dante, cette eau ! Eau lourde, liquide, gazeuse, solide, mais l'eau est aussi images, reflets, musiques, r√™ves, caresses, sang, urine, obstacle, mur, mar√©e noire, destruction, mort. Eau, syntaxe de tout. Eau, faux ou vrai miroir? Sommes nous encore dans cette eau ou avons-nous pu nous en sortir, s'enfuir de nous-m√™mes, de cette condition. Cette Ňďuvre retrouv√©e est un galet anthropomorphique. Il s'agit d'un galet de jaspe d√©couvert sur le site de Makapansgat en Afrique du Sud dans une couche dat√©e de 3millions d’ann√©es. Ce galet a-t-il √©t√© ramass√© pour sa couleur ocre rouge ou pour sa forme. Cette Ňďuvre d'art et les premiers outils prouvent que l'homme avait une vision r√©fl√©chie soit des formes, soit des couleurs. Son aspect fantastique de visage, pire celui d’un visage d’enfant, encore pire, celui d’un enfant qui est encore par ses traits un primate nous interpelle aujourd’ hui : cet art est capable de signifier 3 000 000 d'ann√©es apr√®s, la trace d'une pr√©sence manifeste. Ce galet n'a pas √©t√© travaill√© par l'homme, mais par la nature, l'homme l'a simplement saisi physiquement et mentalement. En tout cas, cette pi√®ce prouverait que l'art est bien lui aussi, comme la vie, issu du min√©ral. Ce que nous pouvons aussi d√©duire, c'est que l'art humain serait apparu simultan√©ment √† la technique, sans la pr√©c√©der ou la suivre, mais qu'est qui diff√©rencie ces deux objets? Le silex taill√© a une fonction √©vidente. Il n'en va pas de m√™me avec la figure. Pourquoi donc ramasser ce caillou? Parce qu'il provoque sur cet homme une fascination, un saisissement lorsqu'il reconna√ģt des formes qu'il a d√©j√† vues avec les cr√©atures vivantes. Est-ce que ce galet ne fait-il pas partie de ces extravagances de la nature cr√©atrice qui exprime une ressemblante configuration de forme au travers de diff√©rents mat√©riaux, ce qui fait que la m√™me forme peut se retrouver dans diff√©rents √©l√©ments dans la nature. Il y a par exemple un principe phallique ou une pulsion phallique que l'on retrouve dans l'√©rosion avec les chemin√©es de f√©e, ces demoiselles coiff√©es, dans les d√©p√īts des stalagtiques, les champignons, les plantes ou les fleurs, les serpents, la forme des sexes masculins. Il en va de m√™me sans aucun doute pour les sexes f√©minins. Ce galet appartient au monde min√©ral avant que cet homme ne le ramasse, mais par ce geste de le saisir, l'homme le diff√©rencie dans la mesure o√Ļ une ressemblance, une correspondance s'√©tablit entre ce qu'il voit et ce qui est. Le dualisme fondamental appara√ģt, il se situe entre ce que cet homme a per√ßu et ce qui est, entre ce qui est suscit√© en lui et ce qui est hors de lui. Elie Faure dans L'acrobate disait que "l'artiste nous apporte l'esprit, le milieu fournit l'image, et le drame de l'art tourne autour du point d'√©quilibre o√Ļ cet esprit et cette image se voient contraints de s'accorder." L'art est d'abord un geste, un geste de la main √† l'origine, un geste √† un moment donn√© qui soustrait ce caillou de l'√©rosion et probablement de sa destruction finale. L'art ici conf√®re une certaine immortalit√© √† ce caillou, une certaine permanence. Qui dit correspondance, dit informations et communication. Le premier outil de communication que l'homme se soit donn√© est l'objet d'art, mais qui dit communication dit signaux. Aujourd'hui, nous recevons encore les signaux de ce caillou et de l'homme qui l'a ramass√© alors que 3 000 000 d'ann√©es nous s√©parent. Il en va du statut de cette Ňďuvre d'art complexe o√Ļ entrent en interaction l'Ňďuvre de la nature et le geste de l'homme √† travers le temps. 3 000 000 d'ann√©es plus tard, cette Ňďuvre prend une nouvelle r√©alit√©, encore plus intense et d√©multipli√©e. Comme une sorte d'√©cho. A nouveau, ce caillou sort de son sommeil et les hommes le font √† nouveau vivre, mais dans la spirale de la complexit√©. L'art et la vie ne se confondent-ils pas √† nouveau? Et que penser de cet arch√©ologue qui a red√©couvert ce galet ? Lequel des deux en est l'auteur? Cette Ňďuvre d'art nous rappelle qu'une Ňďuvre d'art peut √™tre avant tout l'expression d'impulsions originelles, de la vitalit√© instinctive et de la connaissance que l'on a acquise et que l’art n’est pas une cr√©ation √† part enti√®re, il part du banal, du quotidien, du naturel, de la nature. L'artiste est cet homme qui met en un certain ordre des choses incoh√©rentes, d√©finissant ainsi de nouvelles solidarit√©s qui n'existaient pas encore. Vers 1 900 000 ans, une nouvelle esp√®ce d'homme, l'Homo erectus appara√ģt en Afrique de l'Est, notre anc√™tre en ligne directe. L'Homo erectus va faire √©voluer le concept du silex taill√© et invente le biface. Le biface est un outil taill√© sur les deux faces, en forme d’amande. L'apparition de la sym√©trie sur les outils implique une premi√®re forme d'esth√©tisme.

-32000 ans, statuette Vers -250 000, en Isra√ęl, √† BerekhatRam, on a d√©couvert un galet en roche volcanique dont la forme naturelle ovo√Įde ressemble √† une silhouette humaine. Elle mesure 3,5 cm de long. L'homme a, dans un premier temps, ramass√© cet objet pour sa forme, l'a ensuite retouch√© pour en accentuer certains traits pour y figurer une repr√©sentation humaine, le cou et les bras ont √©t√© r√©alis√©s avec un objet lithique et la t√™te "a √©t√© soulign√©e par des petits traits". Les sp√©cialistes estiment que la sculpture de cet objet a pu prendre 15 √† 30 mn. A ce jour, c'est la trace la plus ancienne d'art dont l'origine anthropomorphique est indiscutable. Pour ce qui est de son savoir-faire, il faut comprendre que la technique qu'il utilisait, la taille par √©clats est extr√™mement compliqu√©e. L'homme qui taille ainsi le silex doit avoir en t√™te, avant de commencer son travail, non seulement l'image de la forme de ce qu'il veut obtenir, mais les diff√©rentes op√©rations qui vont lui permettre de l'obtenir. Il doit pr√©voir trois, quatre, cinq coups √† l'avance, comme aux √©checs.

-32000 ans, statuette Vers -32 000 ans, le ¬ę Masque ¬Ľ de la Roche-Cotard consiste en un petit silex plat d'environ 10 cm x 10 cm. L'homme qui r√©alise cette Ňďuvre est un homme en contact avec la mati√®re, il travaille l'os, la pierre et fait s√Ľrement partie d'un atelier de fabrication de silex et autres ustensiles rudimentaires comme il en existe √† cette √©poque. Chaque jour, il part √† la recherche de mati√®res premi√®res, des cailloux, il n'en ram√®ne que quelques-uns car la route est longue et ils sont lourds et il n'a pas les moyens de les transporter autrement que dans ses mains. R√®gne autour de lui dans cet atelier en plein air, sur le motif, un chaos indescriptible, √† l'image de l'univers, fait de tas de pierres, d'os, des d√©bris de pierre et des d√©chets d'os. Avec la mati√®re qui compose son environnement, il est en √©tat de r√©ception avec elle, pour tailler le silex, il communique avec lui, parce qu'il a besoin d'anticiper, de savoir comment il r√©agira au coup qu'il lui portera pour le fa√ßonner. On pourrait parler de conversation avec la mati√®re, voire de fusion. Pour lui chaque aspect de la mati√®re compte. Cet √©tat de gr√Ęce ou plut√īt d'aptitude √† la fascination dans lequel il vit n'est pas le fruit d'un hasard, il est le r√©sultat d'un long apprentissage personnel o√Ļ il a appris √† observer la mati√®re qu'il va transformer, √† la tailler, √† la fa√ßonner. Il est aussi le d√©positaire d'un savoir ancestral, de techniques qui se sont tr√®s lentement √©labor√©es au fil du temps, techniques qui ont cr√©√© les premiers outils et les ont fait √©voluer au fur et √† mesure que le concept du silex taill√© se transformait pour devenir plus efficace dans l'usage auquel il √©tait destin√©. Il est aussi le fruit d'une tr√®s lente √©volution de sa nature o√Ļ la main s'est lib√©r√©e de son asservissement √† la marche pour accomplir d'autres t√Ęches telles que la pr√©hension, le saisissement, l'√©laboration de plus en plus complexe au fur et √† mesure qu'il lui adjoignait par prolongement des outils pour augmenter ses pouvoirs. La main √©tant l’organe le plus largement repr√©sent√© au niveau c√©r√©bral, c'est la main, par le toucher, en √©troite relation avec le cerveau, qui d√©clenche les stimuli et donc la pr√©hension, le saisissement, l'√©laboration et ont pour origine une activit√© c√©r√©brale organis√©e en √©troite liaison avec le si√®ge de la m√©moire. Et l’on peut penser que cet homme dans cet √©tat r√©ceptif est un homme qui conna√ģt d√©j√† la d√©tresse: l'angoisse et la peur lui sont permanentes. Alors il m√©dite et il r√™vasse pour s'enfuir et rompre avec son quotidien et cherche d√©j√† autre chose. Il vagabonde et s'ing√©nie √† retrouver des formes connues dans les cailloux qu'il collectionne et qu'il fa√ßonne pour son travail de tailleur de silex qui l'ennuie car il est r√©p√©titif. Un jour, il ramasse ce petit silex plat, perc√© d’un trou naturel de section ovale, car sa forme naturelle attire son attention. Voil√† que cet homme qui intervient chaque jour sur des mat√©riaux, lorsqu'il ramasse ce caillou ou bien plus tard dans son atelier en plein air, va subir tout d'un coup l'intervention ou l'interpellation du mat√©riau lui-m√™me, son propre saisissement, une sorte d'√©tat de choc, certes √©v√©nement tr√®s magique pour l'homme de cette √©poque. Antoni T√†pies, plasticien espagnol, note que: "Des mat√©riaux inertes en soi se mettent √† parler, avec une force expressive dont on peut difficilement trouver d'√©quivalents." L’on peut imaginer que l'homme de cette √©poque commerce d√©j√†, sp√©cialiste de la taille des silex, il n'a pas le temps de chasser alors il √©change ses fabrications contre de la nourriture. Les r√®gles de ces √©changes sont fond√©es sur l'aspect des choses, leur forme, leur consistance. Cette apparence des choses et les regards √©chang√©s font partie du premier langage dans ces trocs. Comme dans d'autres types de relations, sexuelles ou amoureuses, le toucher et la vue font aussi partie du premier langage. On peut imaginer la puissance de ces langages pour un √™tre humain qui ne poss√®de pas encore la parole et l'√©criture. Cet homme primitif, tr√®s instinctif, est en pleine possession de ses sens exacerb√©s depuis son tr√®s jeune √Ęge, il est constamment sur le qui-vive. Parall√®lement, il cherche en permanence des cailloux pour son m√©tier, il les collectionne, les entasse. Chaque jour, dans cet amas, il en s√©lectionne quelques-uns et les transforme en objets quotidiens, utilitaires. Du banal, des mat√©riaux aussi banals, mais qui chaque jour l'exercent √† la m√©ditation et au discernement. Puis un jour, dans l'ensemble o√Ļ il √©volue, se produit une co√Įncidence, une rencontre avec ce caillou devenu alors tr√®s particulier, √©v√©nement qui n'est pas de l'ordre du hasard. Alors commence son travail de r√©alisation, d'√©laboration de son Ňďuvre d'art qui nous interpelle encore √† ce jour. Le silex a √©t√© modifi√© pour accentuer sa ressemblance avec un visage: - le silex a √©t√© retouch√© dans un premier temps pour accentuer une sym√©trie: le front, les joues et l'extr√©mit√© du nez ont √©t√© am√©nag√©s, - puis, √† l’int√©rieur du trou ovale, il a ins√©r√© une esquille plate d’os de 7,5 cm de long dans un orifice naturel du silex afin de repr√©senter (pr√©senter √† nouveau) une paupi√®re, esquille qu'il a coinc√©e par deux petites pierres. Selon les sp√©cialistes du pal√©olithique le travail ne demanda √† l'artiste que 15 √† 30 minutes pour sa r√©alisation. Cette action humaine se r√©sume √† des apports parcimonieux, mais renforce avec puissance l’image d’un "d√©j√† visible naturellement". Cet assemblage qui fait penser √† une face humaine (ou animale) est un t√©moin exceptionnel du lent cheminement de l'humanit√© vers l'av√®nement de l'art figuratif.

Pr√®s du camping, il existe une extravagance de la nature, une bizarrerie, une gigantesque nappe d'eau douce le long de la plage. Ce qui est le plus √©trange, c'est que l'eau sal√©e de la mer ne la contamine pas contrariant ainsi la th√©orie des vases communicants. Une merveille o√Ļ l’on y trouve des plantes rares : l'arm√©nie des sables, l'asperge prostr√©e, la v√©ronique en √©pi, l'Ňďillet de France, le panicaut des dunes, la grande douve, la littorelle des lacs et la sagine noueuse. Cette nappe d'eau g√©n√®re aussi un microclimat dans cette anse et dans le ch√Ęteau de village, on peut visiter un jardin austral ¬ę Le jardin du voyageur ¬Ľ. Le Gulf Stream n'est pas √©tranger √† toutes ces manifestations originales. Ici, on entre encore dans un autre monde, tous les v√©g√©taux ont la particularit√© d'√™tre √† feuillage persistant, des cypr√®s de Lambert, des cordylines australes, des trachycarpus, des exalonias, des bambous, des palmiers, des phormiums, des foug√®res, des gunneras aux feuilles g√©antes. Selon les saisons, les fleurs y abondent: amaryllis, echiums pinana, senecios, alo√®s, dimorphot√©cas. On ressent le long et fastidieux travail des hommes en symbiose avec la nature tout en bravant les infortunes du climat. Ici, tout n'est que solidarit√© et beaut√©, les plantes se prot√©geant les unes les autres pour survivre. De ce fait, cette nappe d'eau est aussi un havre pour nous nomades et pour les oiseaux migrateurs qui y viennent nombreux. Dans cette r√©serve, il n'y a qu'un seul chemin, parsem√© le soir d'escargots et de grenouilles que mes enfants cueillent pour les observer, il conduit au bout de cette √©tendue d'eau o√Ļ commence un des plus grand massifs dunaires littoraux d’Europe, terrain militaire interdit. Nous nous y promenons souvent au milieu des chars en ruine, escaladant les dunes perc√©es d'√©normes impacts de bombes ou d'obus, renfor√ßant l'image d'un paysage lunaire que nous percevons. Les dunes sont ici tr√®s calcaires, c'est-√†-dire compos√©es plus de restes de coquilles de crustac√©s et de mollusques que de s√©diments arrach√©s √† la terre. C'est un vaste cimeti√®re. La plus haute culmine √† 125 m√®tres, c’est une dune perch√©e. Dans ce paysage de cent cinquante hectares, il y a quelques bosquets de pins tourment√©s par le vent. Ici fleurit la pimprenelle et pousse une sorte de choux sauvage, la crambe maritime parmi les herbes rases ou en touffes que le vent ondule sans cesse en vagues, comme une sorte d'√©cho √† l'oc√©an. Les dunes sont couvertes d'oyats, des gramin√©es aux grandes racines grimpantes qui fixent les dunes. A l'int√©rieur des terres, la campagne est verdoyante, c'est encore le bocage, un bocage intime avec ces petits champs entour√©s de talus et de haies et leur barri√®re omnipr√©sente rappelant ce nom de Hague, l'enclos. Sur ces talus, on croise l'√©glantine, la rose sauvage, la rose des chiens, les m√Ľriers, le ch√®vrefeuille. L'aub√©pine y fleurit aussi au mois de juin. Les arbres que l'on rencontre sont les peupliers, les ch√™nes p√©doncul√©s, les √©rables, les h√™tres, les fr√™nes. Les ormes sont pratiquement tous morts, d√©cim√©s par une de ces maladies modernes, inconnues √† laquelle on n'a pas pu faire face √† temps. Dans "L'Arrache CŇďur", au chapitreIX, Boris Vian d√©crit tr√®s bien ces paysages surr√©alistes qui sont nourris de ses impressions ressenties lors de son enfance et de son adolescence √† la Hague. "Le jardin s'accrochait partiellement √† la falaise et des essences vari√©es croissaient sur ses parties abruptes, accessibles √† la rigueur, mais laiss√©es le plus souvent √† l'√©tat de nature. Il y avait des calaios, dont le feuillage bleu violet par-dessous, est vert tendre et nervur√© de blanc √† l'ext√©rieur; des ormandes sauvages, aux tiges filiformes, bossu√©es de nodosit√©s monstrueuses, qui s'√©panouissaient en fleurs s√®ches comme des meringues de sang, des touffes de r√™viole lustr√©e gris perle, de longues grappes de garillias cr√©meux accroch√©s aux basses branches des araucarias, des sirtes, des mayanges bleues, diverses esp√®ces de b√©cabunga, dont l'√©pais tapis vert abritait de petites grenouilles vives, des haies de cormarin, de cannais, des sensiaires, millefleurs p√©tulantes ou modestes terr√©es dans des angles de roc, √©pandues en rideaux le long des murs du jardin, rampant au sol comme autant d'algues, jaillissant de partout, ou se glissant discr√®tes autour des barres m√©talliques de la grille. Plus haut, le jardin horizontal √©tait divis√© en pelouses nourries et fra√ģches, coup√©es de sentiers gravel√©s. Des arbres multiples crevaient le sol de leurs troncs rugueux. Le tournage de plus de quatre-vingt films dans cette r√©gion t√©moigne de la fascination qu’elle exerce. En 1748, la mar√©chauss√©e de Valognes r√©digeait ainsi son rapport sur cette Hague :"C'est un pays de landes et de rochers, o√Ļ l'on a pratiqu√© quantit√© de cavernes servant de retraite aux voleurs, assassins et fraudeurs, qui attendent avec assurance et tranquillit√© le moment favorable pour passer aux √ģles voisines. Les plus grands chemins de ce canton ont de deux ou trois pieds, des deux c√īt√©s desquels se trouvent des pr√©cipices. Les habitants sont gueux, mauvais, fraudeurs, insignes et ne vivent que de brigandage." C’est vrai que des gens sont bizarres ici, ils vivent toute l'ann√©e dans une nature fantasque. Par exemple, l'autre jour, je provoque la rencontre de membres de la famille de Millet. C'est dans un cimeti√®re o√Ļ j'ai encore abord√© une vielle veuve que j'ai pu conna√ģtre les noms de ces gens-l√†. Et nous passons la soir√©e √† discuter au coin du feu autour d'un verre de liqueur, un seul verre car ils n'ont plus rien √† boire. Ils ont d√Ľ tout boire avant que j'arrive. Avec ces gens de la terre, j'ai vraiment l'impression de me retrouver dans l'ambiance que connut Millet dans son enfance. Apr√®s avoir d√©mont√© l'histoire de la ", maison de Van Gogh" √† Auvers, je d√©couvre la v√©rit√© sur la "maison de Millet". Toute v√©rit√© n'est pas toujours bonne √† dire. Ce soir-l√†, il y a aussi un membre de la famille de Millet qui me dit ramasser des cadavres d'animaux √©cras√©s et dess√©ch√©s sur la route, des crapauds, des rats, des souris et des serpents, puis il les √©rige en Ňďuvre d'art. √©tant √©b√©niste de son m√©tier, il fabrique des socles en bois. Il travaille par ailleurs des racines et des bois flott√©s. Cela me rappelle alors ce magasin pr√®s du Ch√Ętelet et de la rue Saint Denis o√Ļ il y a une vingtaine de rats tout dess√©ch√©s expos√©s en vitrine, ils ont √©t√© captur√©s en 1926 dans les anciennes Halles. Ce marchand vend de la mort-aux-rats et des tapettes, et ces rats lui servent de publicit√©. Vous remarquerez, en bas, dans la vitrine de droite deux rats √©cras√©s pos√©s sur l'√©tag√®re. Je suis entr√© pour les acheter, il a refus√©.

A quelques kilom√®tres de l√†, Jacques Pr√©vert avait rep√©r√© un autre microclimat dans une petite vall√©e irrigu√©e par un ruisseau. C'√©tait comme un endroit magique o√Ļ il se rendait chaque matin √† pied vers la fin de sa vie. Aujourd'hui, il est devenu un jardin fabuleux entretenu par ses amis, des amis qui ne le connaissent plus qu'au travers de son Ňďuvre. Jacques Pr√©vert avait d√©couvert La Hague vers les ann√©es 1930. Il s'y installe avec sa femme √† l'automne 1971 d√©clarant: "C'est un bel endroit pour les morts." C'est l√† qu'il est enterr√©, les pissenlits y poussent avec bonheur. Heureuses, les graines de ces fleurs qui y ont pouss√© et qui vont s’en envoler vers d’autres destins ! A voir cette tombe, on croit qu'il est mort depuis des si√®cles. Elle est couverte de terre bord√©e de cailloux, une pierre de champs est √©rig√©e (ancien bornage de champs) comme une limite, une limite √† sa vie : "Au jour le jour A la nuit la nuit A la belle √©toile C'est pour cela que je vis." Ayant l'habitude de me lever t√īt, je vais toujours voir la mer quand le jour se l√®ve, c'est comme pour me r√™veiller. Je d√©ambule dans cette frange de galets, j'ai l'impression d'un gigantesque chaos qui n'est jamais le m√™me chaque jour, la mer les roule inlassablement dans un cliquetis m√©tallique. Ils dessinent un infini de circonvolutions, d'arabesques. Quel temps fera-t-il aujourd’hui? La mer est-elle haute ou basse? Questions terre √†-terre. L'√ģle d'Aurigny en face et le dicton qui lui est associ√© me r√©pondent. Si l'√ģle est embrum√©e, il fera beau. C'est une de ces √ģles fran√ßaises oubli√©es dans le trait√© de paix par l’administration fran√ßaise dans le trait√© de Br√©tigny en 1360 avec l'Angleterre. Il faut savoir que le temps dans l'anse de Vauville a toujours son contraire lorsqu'on d√©passe la barri√®re de collines. Il y a des jours o√Ļ l'anse est couverte de brume, alors, il faut s'enfuir, sortir de l'anse et franchir les collines. Inversement, il y a des jours o√Ļ les collines sont dans la brume et l'anse de Vauville est tr√®s ensoleill√©e. Il fait bon alors de rester sur la plage, la mer et la terre s'affrontent en permanence. C'est un combat de g√©ants grandiose et f√©roce. La mer d√©ferle en puissants rouleaux s'√©clatant sur les rochers en vomissant son √©cume et son crachin sal√©s et tout ce que qu'elle prend √† la terre et tout ce qu'elle ne veut plus. C'est aussi le lent travail d'Eros, le dieu de l'Amour et de l'Erosion, le malheur des couples. Ici, on rencontre surtout des roches s√©dimentaires ou exog√®nes. Elles sont le r√©sultat de la transformation des d√©p√īts de s√©diments au fond des mers, dans les zones en creux des continents. Elles peuvent avoir trois origines: origine d√©tritique : elles d√©rivent de la destruction des constituants originels de l'√©corce terrestre : cela donne des sables (roches meubles), des gr√®s (roche coh√©sive) ; origine organique : elles naissent de l'accumulation d'organismes morts (houille) ou de l'√©dification de structures par des organismes vivants (coraux, calcaires d'algues) ; origine chimique : elles proviennent alors de la pr√©cipitation de substances en solution (silex, radiolarites, sel gemme, phosphates). Le transport de ces s√©diments est associ√© √† l'√©rosion. Sous l'effet de processus physiques, chimiques et biologiques les roches qui composent la surface terrestre sont fragment√©es, d√©sagr√©g√©es, dissoutes. Les eaux courantes et le vent usent et entra√ģnent les d√©bris ainsi produits, du galet √† la plus petite des particules. D√®s que la vitesse des eaux courantes ou du vent diminue les mat√©riaux se d√©posent et s'accumulent, le long des rivi√®res, au fond des lacs, sur le littoral, sur le fond des mers et des oc√©ans. Ces d√©p√īts, au cours des temps g√©ologiques, se compactent et donnent les roches s√©dimentaires. Le silicium constitue pr√®s de 28 % de l’√©corce terrestre. Il est le deuxi√®me √©l√®ment par son importance apr√®s l’oxyg√®ne. Il n’existe jamais √† l’√©tat natif, , mais se pr√©sente sous forme de silice ou de silicates complexes. Environ 40 % des min√©raux courants contiennent du silicium. Le quartz, les vari√©t√©s de quartz (comme l’onyx, le silex et le jaspe) sont des cristaux de silice naturels. Le dioxyde de silicium est le principal constituant du sable. Les silicates (comme les silicates d’aluminium de calcium et de magn√©sium) sont les principaux constituants des argiles, des sols, des roches et des pierres semi-pr√©cieuses comme le grenat, la topaze et la tourmaline. Ces galets font partie de la longue histoire de l'univers, comme ces premiers silex taill√©s, jusqu'√† nos ordinateurs d'aujourd'hui avec ces puces au silicium. Durant l'√©t√© 2002, lors de ces promenades sur la plage, j'ai fait une d√©couverte surprenante. Par vraiment par hasard, parce que les cailloux me fascinent depuis mon enfance, il me font r√™vasser. En tr√©buchant dans la bande de galets, j'ai retrouv√© un premier fragment d'un corps fossilis√©, un doigt, puis un second, un pied et encore d'autres doigts, des phalanges aussi. Je sais que la vie provient du min√©ral, et qu'apr√®s, elle retourne au min√©ral, mais pas sous cette forme. Il se passait des choses extraordinaires dans ce lieu.

Le Facteur Cheval en avait fait de m√™me. Comme tous les enfants, F. Cheval imagine et construit des cabanes au fond du jardin, comme les hommes pr√©historiques aussi, dans lesquelles il aime se r√©fugier. Ce r√™ve d'enfant le poursuivra toute sa vie. Adulte, F. Cheval, devient un modeste facteur rural, il m√®ne une vie ennuyeuse et p√©nible, r√©p√©titive, chaque jour ouvrable, il parcourt √† pied 30 km sur les chemins caillouteux pour distribuer les bonnes nouvelles et les mauvaises. Pour rompre avec la monotonie de son quotidien, Cheval r√™vasse, son esprit vagabonde et se laisse aller √† imaginer un palais fantasmagorique qui serait aussi sa derni√®re demeure. La conception de ce palais dure douze ans. En fait, pendant tout ce temps, Cheval ne sait pas comment s'y prendre pour le construire ni avec quel mat√©riau, ¬ę Cheval, il n'a pas de technique. Pire, il craint aussi la raillerie des gens, il doit la vaincre avant de r√©aliser son r√™ve. Tout se passe alors dans ses h√©misph√®res. Puis un jour, au cours d'une de ses tourn√©es, il tr√©buche sur une pierre de forme singuli√®re qui se r√©v√®le alors √† lui. Il emporte cette pierre et la contemple le soir: ¬ę c'est une pierre molasse, travaill√©e par les eaux et endurcie par la force des temps, elle devient aussi dure que les cailloux. Elle pr√©sente une sculpture aussi bizarre qu'il est impossible √† l'homme de l'imiter: elle repr√©sente toutes esp√®ces d'animaux, toutes esp√®ces de caricatures. Je me suis dit: puisque la nature veut faire la sculpture, moi, je ferai la ma√ßonnerie et l'architecture¬Ľ. Objet trouv√©, cette pierre prend place d'abord dans sa poche puis dans ses r√™vasseries et elle commence √† exister en lui comme un √™tre vivant. Elle fantasme. Son image se multiplie, s'organise, se structure, compose des r√©seaux, s'architectonise dans son esprit. Elle noue des relations intimes avec son palais imaginaire d√©j√† pr√©sent. Cette pierre est bien le lien qui unit son r√©el √† sa fiction. Le palais existe enfin, il va falloir le construire maintenant. Alors il se met √† chercher, √† discerner les pierres les plus √©tranges dans le chaos indescriptible du lit des torrents et des rivi√®res et chaque jour √† ses moments de loisirs, pendant plus de trente ans, avec sa brouette, il les entasse chez lui. Aid√© d'une truelle et de ciment, il les assemble, les empile, les colle ensemble, les r√©unit en un palais de 26 sur 14 m√®tres et d'une hauteur de 10 m√®tres. Et chaque jour qui passe dans la solitude, unique r√©ponse √† la raillerie de son entourage, voit sa construction changer, grandir, se modifier sans cesse, partir dans diverses directions. Seule la mort le d√©livre de cette volont√© de rassembler et de d√©finir de nouvelles solidarit√©s spatiales entre des mat√©riaux qui √©taient √©pars dans le chaos. J'observe alors plus pr√©cis√©ment, les parages o√Ļ j'ai trouv√© ces galets et j'aper√ßois un bois flott√© tr√®s color√© avec des inscriptions qui m'interpellent pour cette raison. Je le ramasse. Plus tard le contemplant, je trouve une inscription "Correard M√©duse" au fer rouge. Des mots cl√©. Une rapide recherche parle web m'entra√ģne vers le radeau de la M√©duse. Et si c'√©taient des restes des marins du radeau de la M√©duse. En cet endroit si magique, aux courants forts et √©nigmatiques, ce n'√©tait pas impossible, apr√®s tant d'ann√©es, ces gens ayant p√©ri pr√®s de Saint Louis au S√©n√©gal. Je situe bien cet endroit, car mes parents et ma sŇďur y ont s√©journ√© de nombreuses ann√©es.

J'ai pass√© pendant plusieurs ann√©es de vacances chez ma sŇďur qui habitait alors √† cent m√®tres du Louvre. Je m'y rendais tous les jours, c'√©tait gratuit, d√©sert. Avec mon fr√®re, nous jouions m√™me √† cache-cache dans les salles, les gardiens d'alors dormant la plupart du temps. J'ai longuement observ√© ce tableau √† plusieurs reprises. Me fascinait-il inconsciemment d√©j√† √† l’√©poque? En tout cas il en reste aujourd'hui une pr√©sence dans ma m√©moire. Vous souvenez vous de ce tableau de G√©ricault et de son histoire? Cette Ňďuvre √©voque le naufrage du bateau la M√©duse, coul√© le 2 juillet 1816. Cent cinquante rescap√©s se sont entass√©s sur un radeau (150, c'est le bon chiffre, il ne faut pas √©couter les autres, √† bord duquel ils devaient d√©river vingt-sept jours avant d’√™tres sauv√©s par un autre navire de l'exp√©dition, l’Argus, qui ne recueillit que quinze survivants) sur les cent cinquante. Il me f√Ľt difficile de retrouver ce nombre exact de passagers, aucun chiffre au travers des nombreux documents ne concordait, mais, ce nombre m'√©tait essentiel. Conna√ģtre aussi l'histoire de ce radeau. Tous les √©crits rapportaient uniquement la pr√©sence d'hommes sur ce radeau. Puis un jour, je trouvais fortuitement sur Internet ce message publicitaire de T√©l√© Magazine No. 2403 (24-30 nov. 2001) "Myl√®ne Farmer - M√©duse en son radeau. C'est le grand retour de Myl√®ne Farmer avec la sortie d'un album best of "Les Mots". Comme √† l'accoutum√©e, la reine a soign√© le cadeau. (.) , mais le choc, c'est la sortie d'un duo surprenant, Les Mots (Polydor), avec le chanteur Seal (chanteur noir anglais, auteur du succ√®s Kiss from a rose, en 1994), et surtout les retrouvailles avec Laurent Boutonnat pour la r√©alisation du clip, r√©guli√®rement diffus√© sur M6 et MCM. Ce dernier, magnifiquement film√©, pourrait constituer une variation libre autour de la c√©l√®bre toile de G√©ricault, Le radeau de la M√©duse, avec Myl√®ne et Seal comme rescap√©s du naufrage. La mer a √©t√© reconstitu√©e en studio dans une immense piscine, avec toute une machinerie pour les vagues, la pluie, les √©clairs. Pr√®s de cinquante techniciens √©taient sur le plateau. Dans ce clip, on entre dans un monde onirique, avec l'Oc√©an comme m√©taphore de la vie : de la tourmente √† la pl√©nitude, du danger √† la s√©r√©nit√©."Caroline Bee Myl√®ne Farmer n'√©tait pas directement en rapport avec mon questionnement, mais cela m'interrogea et me permit d'aller de l'avant. Y avait-il une femme sur ce radeau? Une seule femme et j'aurais √©t√© sauv√©. Je savais que des survivants avaient √©crit un livre sur cette m√©saventure. J'ai recherch√© ce livre et j'ai alors eu connaissance du nombre exact de passager et surtout de la pr√©sence d'une unique femme √† bord, une cantini√®re avec son mari. Cent trente-cinq passagers disparurent donc dans la mer dont une femme. La fin de la cantini√®re f√Ľt on ne peut plus terrible, elle f√Ľt culbut√©e pas dessus bord agonisante, mais encore vivante, "cette femme, cette Fran√ßaise √† qui des militaires, des Fran√ßais donnaient la mer pour tombereau s'√©tait associ√©e vingt ans aux glorieuses fatigues de nos arm√©es; pendant vingt ans, elle avait port√© aux braves sur les champs de bataille, ou de n√©cessaires secours, ou de douces consolations. Et elle, c'est au milieu des siens, c'est par les mains des siens. !" Et tout cela sous pr√©texte qu'il ne restait plus assez de vin pour tout le monde! De ce vin qui √©nivre.

Ce livre, racontant l’histoire du naufrage de La M√©duse, relate qu’une humanit√© civilis√©e peut s’an√©antir en quelques heures pour commettre les pires euthanasies et se mettre √† pratiquer l’anthropophagie. Ce n’est pas par ces aspects que le naufrage provoque en 1816 un scandale, il d√©nonce en fait la n√©gligence de l’administration qui a laiss√© un marin inexp√©riment√© piloter le navire. Un chirurgien et un docteur g√©ographe au ch√īmage, rescap√©s du radeau ont racont√© leur aventure et les sc√®nes d’anthropophagie sordides qui eurent lieu √† bord du radeau. G√©ricault pr√©sente Le Radeau de la M√©duse au Salon de 1819, sous le titre "Sc√®ne de naufrage" et provoque de nouveau le scandale en raison de son sujet pol√©mique. Le Radeau de la M√©duse fut acquis par l'administration fran√ßaise en 1824 comme t√©moignage de son incurie et il est conserv√© au Louvre. Entre temps, le tableau f√Ľt expos√© comme une b√™te de cirque, "sous un chapiteau" itin√©rant, selon Monvoisin, en France et en Angleterre.

L'autre question que je me suis pos√©e, c'est de savoir pourquoi ces restes √©taient p√©trifi√©s. La p√©trification est le principe inverse de la cr√©ation de la vie √† partir du min√©ral. J'ai proc√©d√© alors √† des recherches dans un premier temps dans la mythologie grecque. Pos√©idon, dieu de la mer, avait quatre filles, trois immortelles Euryale, St√©no et Dactylo qui incarnaient l'une la perversion sexuelle, l'autre la perversion sociale et Dactylo la perversion administrative. De l√† √† en induire le r√īle d'une st√©nodactylo, il n'y a qu'un pas. La quatri√®me M√©duse, mortelle, incarnait la perversion spirituelle. Lorsqu'elle fut tu√©e par Pers√©e, de son sang s'√©chappa P√©gase, le cheval ail√©, all√©gorie de l'√Ęme immortelle et symbole de l'inspiration po√©tique.

J'ai relu plusieurs bibliographies de Géricault, divagantes et divergentes. Certaines lui prêtaient trois amours, dont un célèbre peintre qu'il aurait représenté sur le tableau (Eugène Delacroix). Je n'en retiens que deux la peinture et les chevaux. Il avait la passion du cheval. C'est pendant un exercice de cheval que Géricault, à trente quatre ans rencontra une mort foudroyante. Du cheval à Pégase, le trajet est court. Mon imagination fit un bond. Ce radeau de la Méduse, le tableau du Radeau de la Méduse, n'avaient-ils pas une fin tragique? Soit pour ceux qui étaient à bord, soit pour celui qui l'avait créé.

Pour passer l'apr√®s-midi je d√©cidais de monter vers les pierres pouquel√©es. Les pierres pouquel√©es, ce sont les pierres qui d√©fient le temps, √©ternelles. C'est une all√©e couverte n√©olithique construite au sommet d'une colline recouverte de landes. Selon les saisons, les couleurs de la lande peuvent varier en raison de la flore ou s'entrem√™lent ajoncs aux fleurs jaunes, bruy√®res mauves ou rouill√©es, foug√®res vertes ou rousses. Par endroits on voit de petites pelouses de s√©dum d'Angleterre et de dactyle nain qui mettent en relief la scille d'automne ou la romul√©e. Il y a aussi les carottes √† gomme et le sil√®ne maritime. Les vues sur la baie et le cap y sont magnifiques. Il faut savoir que la presqu'√ģle dans son ensemble est un pays de l√©gendes. D'anciens rites pa√Įens ou druidiques y pratiquaient le sacrifice d'hommes et d'animaux et ont laiss√© de nombreux vestiges de pierres lev√©es et de monuments m√©galithiques. Ce jour-l√†, j'ai enfin compris pourquoi cette all√©e couverte l√©g√®rement sinueuse avait √©t√© construite. Elle est aujourd'hui partiellement effondr√©e. J'avais pourtant cherch√© longuement dans les brochures une explication sans trouver de r√©ponse. Ces roches ne venaient pas de cet endroit, elles avaient √©t√© amen√©es ici autrefois. Ce jour-l√†, je recherchais alors un √©chantillon de ce monument et le gel avait √©clat√© un morceau de roche et je ramassais cet √©clat et le mis dans ma poche comme Picasso faisait avec tout un tas d'objets.

Picasso c'est un √™tre qui sans cesse r√©cup√®re, collectionne. Du fouillis, il en ramasse toujours, le fourre dans ses poches, le ram√®ne et l'entasse dans ses ateliers. Ňďil de lynx, visionnaire, les images s'amassent pareillement en lui. De plus, il retravaille souvent les m√™mes th√®mes, tel celui de la ch√®vre, ch√®vre, un animal grave avec sa barbe, une r√©miniscence dans son Ňďuvre, qu'il ma√ģtrise d√©j√† par le dessin et la peinture. Il est aussi impr√©gn√© par sa pratique des principes du collage cubiste sur une surface plane. La guerre finie, le bonheur d'une nouvelle famille et la proximit√© de la M√©diterran√©e engendrent un contexte respirant la joie de vivre, tout en vivant une jeunesse inalt√©rable o√Ļ tous les jeux sont permis, dit-il. En cr√©ant mentalement cette Ňďuvre, Picasso va op√©rer dans un premier temps des associations d'id√©es: une feuille de palmier repr√©sente pour lui une √©chine, un panier d'osier un ventre plein, des morceaux de bois des pattes. Ces objets du quotidien de son atelier font partie d'un r√©bus qu'il faut d√©chiffrer dans un jeu avec ces choses rebut√©es. Dans un premier temps, le d√©placement d’un de ces √©l√©ments dans un autre contexte est un acte r√©solument cr√©atif et r√©cr√©atif. Puis il rassemble dans l'esprit ces mat√©riaux h√©t√©roclites, leur fait perdre leur signification premi√®re et les m√©tamorphose en autre chose. ¬ę Si l'on sait exactement ce qu'on va faire, √† quoi bon le faire dit-il. Alors lui appara√ģt une ch√®vre qu'il r√©alise ensuite par collage dans l'espace en trois dimensions. Picasso a dit : "Je peins une ch√®vre qui ressemble plus √† une ch√®vre qu'une vraie ch√®vre". Son point de vue √©tait que l'art devait transcender la r√©alit√© pour transporter l'observateur. A la diversit√© des mat√©riaux assembl√©s, s'ajoute le travail final de Picasso avec le pl√Ętre qui donne √† la pi√®ce son unit√© de mati√®re.

En cherchant ce caillou, je vois tout √† coup une petite touffe de joncs, cette plante que l'on trouve dans les endroits mar√©cageux. Intrigu√©, j'observe encore et je vois de l'eau, un filet d'eau. C'est extraordinaire car nous sommes au sommet de la colline dans la lande, endroit plut√īt sec. Il y a donc une source ici plus ou moins tarie aujourd'hui qui pourrait expliquer la raison de l'√©rection de cette all√©e couverte sinueuse. En des temps recul√©s, cette source a √©t√© probablement l'objet de protection et de v√©n√©ration.

Du haut de cet ensemble culminant √† 136 m√®tres, se d√©ploie une vue magnifique et grandiose sur l'anse de Vauville qui s'√©tend du Cap du Nez de Jobourg au Cap de Flamanville. Sur la colline voisine, nous apercevons le prieur√© de Vauville, une histoire d'amour. Un jour, une jeune fille fut contrainte par son p√®re d'√©pouser un seigneur qui la d√©sirait d'amour. L'h√ītel de leurs noces f√Ľt fatal. Elle s'empoisonna. Le seigneur s'enfuit d√©sesp√©r√© et erra tant et trop qu'il f√Ľt retrouv√© presque mort par des moines qui le sauv√®rent. Au sortir de cette √©trange nuit, il forma le dessein de rentrer dans les ordres. Le p√®re abb√© lui donna pour mission d'aller avec d'autres moines fonder un nouveau monast√®re. Ils prirent la mer et essuy√®rent maintes temp√™tes, la derni√®re les √©choua sur ce rivage au pied de ces collines. Ils construisirent une chapelle et les premiers b√Ętiments du prieur√©. Puis, un jour parmi les habitants qui venaient prier, il aper√ßut une jeune fille qui ressemblait √† son premier amour perdu. Il l'√©pousa, eut un enfant avec elle. Lors de l'accouchement, elle d√©c√©da. L'homme s'enfuit alors de nouveau pour √©vang√©liser les pa√Įens. C'est comme une histoire qui se r√©p√®te, sans fin, mais toujours diff√©rente. Ensuite, le monast√®re fut d√©truit par une horde de Vikings et en 1160, Richard de Vauville entreprit de le reconstruire. Il l'appela alors Saint Hermel.

Pendant cette ascension vers les pierres pouquelées, je me suis forgé des certitudes. Dorénavant, il me faudrait retrouver d'autres restes des passagers de La Méduse. J'ai alors arpenté pendant des jours au fil des années les milliards de tonnes de galets et de sable de la plage afin de retrouver les fragments d'autres disparus. La mer m'a aidé chaque jour un peu plus. Près de 200 fragments des corps ont été ainsi rassemblés ainsi que des résidus de cordages qui avaient servi à amarrer le radeau aux canots de sauvetage lors du naufrage de la Méduse. La mer m'a rendu ce qu'elle avait pris autrefois à d'autres, la peine est toujours récompensée. (à suivre)

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