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La plaine des Jarres au Laos, la théorie du radeau
La Plaine des Jarres, la théorie du Radeau
Fiction, année 2012
Prologue

J’aurais voulu ĂȘtre un artĂ©ologue et puis, cela ne s’est pas fait. De plus, c’est un mĂ©tier qui n’existe pas, il faut l’inventer. Un artĂ©ologue, c’est d’abord un artiste. C’est un artiste qui travaille Ă  partir des matĂ©riels ou des donnĂ©es qui subsistent d’une activitĂ© exercĂ©e par des hommes ou des forces naturelles (notion plus gĂ©nĂ©rale que celle de dĂ©chets, de dĂ©tritus ou de ready-made), ou Ă  partir des Ă©lĂ©ments de leur contexte. Ainsi, comme Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, beaucoup d’archĂ©ologues font de l’artĂ©ologie sans le savoir (du latin ars, artis “habiletĂ©, mĂ©tier, connaissance technique” ou du patois bourbonnais artĂ©o, “prĂ©parer” - et du grec ancien logos â€œĂ©tude”). Les travaux scientifiques des archĂ©ologues s’achĂšvent souvent en interprĂ©tations et fictions qui sont plutĂŽt du domaine de l’artĂ©ologie qui ne revendique pas, elle, d’ĂȘtre une science. Aujourd’hui, des artistes sont impliquĂ©s Ă  raison dans des missions scientifiques. A ce titre, je voudrais apporter une contribution, non pas en tant qu’archĂ©ologue, mais en tant qu’artĂ©ologue Ăšs prĂ©historique, lĂ  oĂč les archĂ©ologues n’ont pas rĂ©ussi Ă  finaliser. Pour ce faire, comme je le dis plus haut, je vais prendre appui sur des donnĂ©es qui subsistent d’une activitĂ© exercĂ©e par des hommes, l’archĂ©ologie prĂ©historique et plus prĂ©cisĂ©ment nĂ©olithique.

Ma destination, c’est le lieu de mon nouveau chantier: la Plaine des Jarres Ă  Phonsavan au Laos, un plateau Ă  1200 mĂštres d’altitude. Au dĂ©part de Chiang Mei, Ă  l’aller, j’ai privilĂ©giĂ© l’itinĂ©raire le plus long permettant une meilleure immersion culturelle. Il consiste d’abord Ă  prendre un bus pour atteindre Chiang Khong, une ville frontiĂšre Ă  l’extrĂȘme Nord de la ThaĂŻlande, soit environ 400 km. C’est Ă  partir de lĂ  que l’on traverse le MĂ©kong pour atteindre Houay XaĂŻ au Laos. Ensuite, sur le MĂ©kong, aprĂšs une dizaine d’heures de bateau, nous faisons escale pour la nuit Ă  Pakbeng situĂ©e Ă  mi-chemin. Puis commence un nouveau pĂ©riple en bateau pour atteindre Luang Prabang, l’ancienne capitale du royaume, soit au total prĂšs de 500 km sur le MĂ©kong. De Luang Prabang Ă  Phonsavan, environ 300 km, une journĂ©e de bus est nĂ©cessaire, c’est une route difficile en montagne, surtout aprĂšs une saison des pluies. Les sites de jarres ne sont qu’à quelques km de Phonsavan. Environ 3000 jarres sont rĂ©parties sur une superficie de 1000 kmÂČ en une soixantaine de sites numĂ©rotĂ©s. AprĂšs des hĂ©sitations, je choisis de me rendre sur le site nÂș1.

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La plaine des Jarres, site nÂș1

J’arrive sur ce site de bon matin le 19 septembre 2012. L’endroit est alors quasiment dĂ©sert. Ma premiĂšre impression est celle d’ĂȘtre face Ă  la rĂ©sultante d’un Ă©norme cataclysme. A priori, ce paysage, une steppe arborĂ©e, ne semble pas naturel, ces amas de jarres basculĂ©es, brisĂ©es. De telles masses de roches, d’ordinaire, avec le temps et les intempĂ©ries peuvent s’enfoncer dans le sol, mais basculer Ă  un tel point d’elle-mĂȘme, plus, se briser, ce n’est pas possible. Les mythes du radeau, du naufrage et du dĂ©luge habitent l’homme depuis la nuit des temps. J’ai alors l’impression qu’il s’est produit quelque part dans le temps, au-dessus de ma tĂȘte un gigantesque naufrage. Un Ă©norme radeau* chargĂ© de milliers de jarres transportant un liquide prĂ©cieux a peut-ĂȘtre sombrĂ© ici, lors d’une tempĂȘte lorsque la mer recouvrait ces rĂ©gions. Les jarres se sont ensuite Ă©parpillĂ©es descendant plus ou moins lentement au fond de la mer selon leur contenu. De plus, de nombreux cratĂšres de bombes ponctuent le paysage et accentuent ce chaos de gĂ©ants. Ce terrain n’est plus bombardĂ© par les militaires amĂ©ricains depuis 1973 mais le danger persiste, la rumeur court qu’il n’est pas encore entiĂšrement dĂ©minĂ©. De ce fait, il ne peut ĂȘtre rendu Ă  l’homme dans cet Ă©tat et redevenir totalement public. Des chemins praticables sont balisĂ©s, la libertĂ© est trĂšs limitĂ©e. Ce lieu maudit, surchargĂ© de cratĂšres de bombes, de zones interdites car dangereuses est comme un labyrinthe oĂč les couloirs sont trĂšs Ă©troits. C’est aussi une des provocations de ce paysage, on a envie de s’insurger. Ce lieu insolite et dĂ©senchantĂ©, en creux et en bosse qui se prĂ©sente, qui s’expose, est un lieu qui a pourtant envie d’ĂȘtre vu, il a tout pour plaire. Il est un provocateur par sa beautĂ©, son Ă©trangetĂ©, il excite, nous appel Ă , nous incite Ă . Il est un lieu qui concentre une fabuleuse Ă©nergie dĂ©vastatrice et reprĂ©sente de ce fait un potentiel pour l’imagination. Dans cet espace, a priori, tout peut se produire, et mĂȘme le pire, c’est l’espace du possible et de l’impossible. Le regard se perd Ă  l’horizon dans cet amas de jarres et ensuite dans chacune de ces jarres, aucune d’elles n’étant identique. Chaque jarre renvoie sa propre existence comme une vibration. Le motif rĂ©cursif des jarres induit un mouvement et gĂ©nĂšre des rythmes dans ce paysage, tels des objets en perpĂ©tuelle transformation et a pour fonction de rappeler que le temps fait partie de notre ĂȘtre. Une sĂ©rie, c’est Ă  la fois la continuitĂ© et l’infini. Mais aussi jarre comme signe, la rĂ©pĂ©tition dans l’espace de ces jarres exacerbe le signifiant. Aujourd’hui, nous recevons encore les signaux de l’homme qui a imaginĂ© ces jarres alors que des milliers d’annĂ©es nous sĂ©parent. Ces jarres prennent une nouvelle rĂ©alitĂ©, encore plus intense et dĂ©multipliĂ©e. Comme une sorte d’écho. ces jarres exercent sur l’ĂȘtre humain un Ă©trange pouvoir de fascination, elles sont initiatiques. A nouveau, ces jarres sortent de leur sommeil et des hommes les font Ă  nouveau vivre mais dans la spirale de la complexitĂ©. Les jarres apparaissent comme des Ă©lĂ©ments d’un rĂ©bus qu’il faut dĂ©chiffrer. Ces accumulations de jarres sont bien dans ce paysage une des images reprĂ©sentatives de ce milieu chaotique, dans un ordre non valable que l’artiste doit remettre dans un certain ordre, dans un autre arrangement. D- Ă©crire ce monde (D, Ă  partir “de”, extraire), n’est ce pas le mettre dans un nouvel ordre, c’est-Ă -dire dans un autre arrangement?

On dĂ©lire beaucoup d’histoires quant Ă  l’utilisation de ces jarres. En ThaĂŻlande, il existe Ă  ce jour environ 10 millions de jarres de 2 mÂł dissĂ©minĂ©es sur tout le territoire. Dans un premier temps, construites en terre puis cuites, elles sont pour la plupart en ferrociment. Dans ce pays, les eaux souterraines sont impropres Ă  la consommation en raison d’une salinitĂ© Ă©levĂ©e, aussi, on rĂ©cupĂšre les eaux de pluies. La pluviomĂ©trie Ă©tant de 1500 mm par an, les jarres peuvent avoir un rendement de 40 mÂł par an, ce qui pourrait faire 400 millions de mÂł d’eau de pluie collectĂ©e. La consommation d’eau moyenne d’un ĂȘtre humain Ă©tant de 2,6 litres d’eau de boisson par jour, on peut satisfaire les besoins de plus de 40 millions de personnes. Les jarres de Phonsavan pourraient ĂȘtre un des Ă©lĂšments d'un simple systĂšme de rĂ©cupĂ©ration d’eau de pluie, ainsi 3000 jarres d’un volume moyen estimĂ© de 2mÂł pourraient pourvoir les besoins annuels en eau de boisson d’une population de plus de 126000 personnes Ă  plein rendement. Mais la question essentielle n’est pas de savoir Ă  quoi servaient ces jarres (il y a tout un tas de rĂ©ponses et ceux qui ont utilisĂ©s les jarres ne sont pas ceux qui les ont fabriquĂ©es) mais pourquoi ces jarres sont elles ici dans un tel dĂ©sordre? Tout le monde veut aller Ă  la fin, alors qu’il faut toujours commencer par le dĂ©but.

Fiction en cours d'Ă©criture (Ă  suivre...)

*En des temps immĂ©moriaux, les instigateurs de ce chantier, une cohorte de quelques centaines d’hommes, Ă©taient venus du nord, des hommes gĂ©ants aux longs cheveux, aux allures de dieux. Ils avaient captivĂ© les Autochtones des environs en masse.
Le lieu du chantier avait Ă©tĂ© choisi en fonction des travaux qui seraient Ă  entreprendre. Un champ de roches fortuit, Ă  flanc de montagne, dominait une baie peu profonde abritĂ©e par des massifs qui y plongeaient directement. Il serait plus facile de choisir et de haler les pierres de ce champ Ă  ciel ouvert plutĂŽt que de les extraire de la montagne. Les jarres seraient confectionnĂ©es sur place puis bardĂ©es avec des bambous pour constituer un emballage cylindrique pour les protĂ©ger et aussi, pour rendre leurs dĂ©placements plus aisĂ©s en les roulant. Ensuite, il faudrait les acheminer, d’abord leur faire descendre la pente en les retenant avec des cordages et ensuite les charger sur le radeau.
De plus, il y avait aussi, à perte de vue, des étendues de graminées géantes, des bambous et des cocotiers qui poussaient en abondance et qui pourraient aussi nourrir les hommes le temps de ce chantier.
Ce radeau avait une taille gigantesque, sa longueur Ă©tait d’une demi-encablure et sa largeur d’un tiers. Son port en lourd devait supporter le poids de la totalitĂ© des jarres. Il devait accueillir les 3000 jarres qui reprĂ©sentaient un poids d’environ 3200 tonneaux, plus l’équipage et les provisions. Sa hauteur Ă©tait d’une demi-toise. Le volume du bambou du radeau reprĂ©sentait 2178 tonneaux de jauge, son poids 700 tonneaux. Le tirant d’eau lĂšge Ă©tait d’un tiers de pied du roi, en charge de deux.
La confection de ce radeau n’avait pas Ă©tĂ© la partie la plus difficile de ce chantier pharaonique, l’extraction des blocs de molasse du tertiaire du champ de roches et le façonnage des jarres avaient demandĂ© 6 millions d’hommes-jours (3000 hommes). De plus 3500 femmes et autant d’enfants (en ce temps–lĂ , la moitiĂ© des enfants Ă©taient en Ăąge de travailler) s’occupĂšrent de la logistique pour assurer la survie de cette armada. Il fallait approvisionner le chantier en nourriture, en eau, en bambous et en noix de coco. Tard le soir, les jours de pleine lune, les femmes et les enfants avaient filĂ© le coir pour confectionner les cordages qui serviraient Ă  assembler les bambous pour constituer les bardages et le radeau.
Le radeau a coulĂ© du fait d’une tempĂȘte estivale Ă  quelque milles de la cĂŽte: un courant de nord-ouest aurait coĂŻncidĂ© avec un vent de nord-ouest durant deux jours et aurait dĂ©viĂ© le radeau de sa route. AprĂšs avoir dĂ©rivĂ©, il a coulĂ© lentement au large de la ville actuelle de Phonsavan en faisant de nombreuses victimes mĂȘme si peu d’ossements ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s. Les jarres bardĂ©es tombĂšrent progressivement, les unes flottaient grĂące au bardage et dĂ©rivaient , d’autres perdirent leur bardage et plongĂšrent directement au fond, se brisant parfois les unes sur les autres. La mer Ă©parpilla les 3000 jarres sur plus de cinq cent milles carrĂ©s puis se retira.

Dans l'histoire de notre planÚte, ce naufrage demeure de loin le plus mortel en matiÚre de vies humaines et dépasse par son ampleur ceux de La Méduse, du Titanic ou du Joola et autres embarcations. Cette théorie du naufrage ne sera pas le cadre de ma fiction. Je voudrais que ma fiction se passe à un moment paisible pour cette plaine quand une vie sereine est possible donc en tout cas bien avant son utilisation récente comme exutoire et dépotoir à bombes.

 
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